Thérapie du traumatisme par le théâtre playback en centre médico-psychologique pour enfants et adolescents

Utilisation du théâtre playback comme médiation thérapeutique en centre médico-psychologique : Un intérêt particulier dans les situations de traumatismes psychiques, expérience auprès de pré-adolescents en groupe thérapeutique, liens avec la neurobiologie

 

Kathleen OLIVIER, dramathérapeute et psychologue spécialisée en neuropsychologie

kathleenoliv@yahoo.com

 

 

Il s'agit de rapporter des expériences de rencontres avec des jeunes reçus dans le centre médico-psychologique où j'exerce depuis près de 8 ans (Perpignan, Pyrénées Orientales) en tant que psychologue. J'y ai grande liberté d'utiliser les outils thérapeutiques que je souhaite et le groupe thérapeutique que j'évoque se déroule depuis déjà 6 années. Il a été pensé alors que j'utilisais en parallèle la forme du théâtre playback au sein d'une compagnie de théâtre social. Les processus de cette forme me sont apparus particulièrement intéressants à appliquer auprès du jeune public que nous recevons en pédopsychiatrie. J'ai notamment présenté les objectifs suivants : développer les compétences d'empathie, permettre aux enfants de tisser du lien avec les autres de manière coopérative, permettre une meilleure connaissance de soi, de l'expression verbale et corporelle et ainsi de l'estime de soi. Dès le départ du projet, deux collègues m'ont rejointe (une infirmière et une éducatrice spécialisée) et se sont inscrites dans la durée. Les jeunes étaient adressés vers le groupe par l'équipe pluri-disciplinaire. Rapidement, nous avons pu constater que la plupart d'entre eux avaient une histoire de traumatismes et que les symptômes pour lesquels ils avaient été amenés aux soins en étaient les conséquences.

 

Les troubles du comportement et de la personnalité (agressivité, inhibition, dissociations, troubles de la compréhension) peuvent être compris comme des stratégies de défense qu'ils ont mises en place (pour moins sentir en étant tourné vers l’autre et en s’oubliant ou alors en attaquant pour prendre le contrôle). Leur mode relationnel a pu s'être appauvri, rigidifié pour éviter certains types d’interactions (Christelle FAUCHE, 2003-2004). Les comportements agressifs et défensifs développés les isolent même si ils ont pu trouver des rôles apparemment groupaux : leader, suiveur, clown,...mais dans lesquels ils s'enferment de crainte que d'autres aspects puissent paraître (fragilités, peurs, incompréhension, sentiment d'être « nul »).

 

Les recherches en neurobiologie et notamment sur le traumatisme donnent une explication de ces mécanismes. Au niveau neurobiologique, une chaîne de neuro-transmetteurs et d'hormones permet des réactions de protection puis une adaptation lorsque l’environnement n’est pas réellement dangereux. L’amygdale permet d’associer la perception de l’élément dangereux à une stratégie défensive et l’hippocampe de différencier les contextes où il faut mettre en place cette réaction des contextes non dangereux. Lorsque l’organisme est soumis à des stress trop répétés, l’hippocampe réduit de volume et l’individu réagit de manière excessive dès la perception du moindre stimulus associé. De plus, le cortex et le traitement cognitif amène chacun à justifier ses réactions de défense de manière rationnelle empêchant la possibilité de remettre en question ces comportements et de les transformer.

 

L'utilité d'une médiation telle que le théâtre playback, comprise dans un cadre plus globale de dramathérapie,est de permettre une mise au travail des histoires de vie ayant amené l'enfant à développer de tels comportements tout en offrant les contenants nécessaires à ne pas réactiver ces stratégies de défense. En effet, le théâtre playback est à la fois un espace d'authenticité, puisque le narrateur y expose son histoire vraie, mais aussi de rituels dramatiques et esthétiques qui permettent une mise à distance d'avec l'intensité émotionnelle liée à l'événement.

 

Ainsi, les nombreuses rencontres avec des enfants dans ce cadre thérapeutique me permettent de faire valoir d'intérêt de cette médiation théâtrale notamment dans :

  • le développement de l'empathie

  • la possibilité de raconter son histoire personnelle en la réintégrant

  • la possibilité de transformer cette expérience traumatisante en une expérience jouable sur scène et en permettant à de nouveaux points de vue d'émerger

  • l'expérimentation d'autres rôles que ceux dans lesquels l'enfant s'était enfermé.

 

  1. Relation et développement de l'empathie.

 

A un niveau neurobiologique, la relation de soin déclenche des mouvements de neuro-transmetteurs et hormones (ocytocine, prolactine, endorphines, dopamine) qui favorisent l’attachement, les apprentissages et le bien-être, cette construction qui dépend de l’expérience est possible grâce à l’ »attunement » (sorte de syntonie interne) et l’échange d’informations entre hémisphères droits avec les parents (Cozolino). Pour Siegel, cette capacité à « voir dans l’esprit » permet la croissance des fibres neuronales d’intégration. Lors de l’attention conjointe donnée et perçue (dans la relation d’attachement primaire mais aussi dans les relations thérapeutiques), la personne prend davantage conscience de ce qui se joue pour elle, ce qui soutient son développement psychologique.

Lorsque les relations primaires n'ont pas permis de telles interactions et la création à la fois d'une sécurité interne mais aussi la capacité d'être en relation adaptée à l'autre, les processus de mise en rôle du théâtre playback sont un outil qui permettent à l'enfant à la fois d'être écouté et compris par les autres de manière fine mais aussi de se mettre en position d'écouter l'autre. Sous le couvert des rôles et pour le principe théâtral, les enfants ont fait preuve de compétences relationnelles qu'ils ne présentaient pas de manière visible dans leurs interactions quotidiennes. Ainsi,un enfant considéré comme psychotique – avec une histoire de traumatisme inter-générationnel- a pu faire part d'une grande capacité à se mettre à la place des autres lorsqu'on lui attribuait un des personnages de l'histoire.

 

  1. Raconter son histoire et la voir devenir supportable

 

Dans ce cadre thérapeutique, le travail des soignants est aussi celui de metteur en scène qui, par les procédés inhérents à la forme théâtrale et la mise en forme de l'histoire réorganise les éléments. Lorsque l'enfant a mis en place des dissociations lors du traumatisme, l'histoire peut se montrer fragmentée (Weber). Aussi, l’enfant peut garder un certain contrôle sur le déroulement de son histoire ce qui apparaît crucial, pouvant expérimenter à son rythme la re-mise en scène des événements de vie. Cela permet la distance esthétique, selon Landy, qui permet l’équilibre entre l’émotionnel et l’intelligible. Dans le syndrome post traumatique, il y a dissociation des sensations du présent et un défaut dans l'intégration de nouvelles perceptions, les croyances quant à la continuité sont altérées. Dans le cadre thérapeutique, on est dans le travail du moment présent, créant de nouveaux espaces dans le temps et dans la mémoire (Siegel). On crée une narration cohérente de l'histoire du traumatisme qui intègre l'aspect langagier avec les contenus somato-sensoriels.

J'avais pu rencontrer auparavant une des enfants du groupe de manière individuelle. Dans ce contexte, son impossibilité à jouer, mais aussi à se raconter face à un autre la mettait en souffrance. Dans le cadre du groupe, elle a témoigné d'un grand plaisir à confier ses histoires à ses pairs et ainsi, peu à peu, à faire exister son propre personnage devant ses yeux-mêmes. Elle, qui avait tant de difficulté à nommer ses propres émotions et pensées, pouvait recevoir de la part des autres enfants leurs ressentis lorsqu'ils jouaient ses personnages même si ses histoires n'étaient pas toujours crédibles pour eux. Aussi, elle pouvait parfois être en jeu physique ou vocal lorsqu'un autre enfant lui donnait un rôle à jouer. Ce moment était difficile pour elle mais elle acceptait la plupart du temps cette règle de réciprocité. Sajnani et Read Johnson expliquent comment par l’inversion de rôle ou en les observant, une opportunité apparaît de travailler en profondeur les attachements cachés mais aussi de s’engager de manière encore plus intense.

 

  1. Permettre de nouveaux points de vue.

 

Lorsque l'enfant raconte son histoire, on lui autorise à donner sa version entièrement subjective. C'est sa vision du monde qui impacte sa manière d'interagir avec celui-ci et c'est aussi le sens donné à une expérience qui la rend traumatisante ou non. Cependant, dans le cadre du théâtre playback, à partir du moment où l'histoire est racontée et redite par le thérapeute-meneur de jeu qui l'a réorganisée dans le temps et les espaces, ce sont les points de vue de chaque acteur qui vont contribuer à la scène qui va naître. L'histoire est un objet commun pour le narrateur, les acteurs et les spectateurs mais des différences inter-subjectives apparaissent, et ainsi des possibilités pour du mouvement et du changement (Gersie, A.). Ainsi ces différentes perspectives sur une même histoire amènent à une réorganisation des images, des sensations, des émotions et des significations. Cela est au cœur même du développement de la flexibilité mentale qui avait pu être freiné par les défenses face au contexte traumatique (mise en place de rigidités de penser et d'être). Pour certains enfants, il est parfois difficile au départ d'accepter que les autres aient une compréhension différente de la leur, mais dans ce cadre bienveillant où la règle principale est de « ne pas blesser », et où la multitude des points de vue est une donnée facilitée par le cadre (scène, spectateurs...), les enfants ont pu faire part d'une souplesse grandissante et de grande tolérance (même lorsque les histoires paraissaient impossibles).

Dans les mises en scène, l'association de nouvelles perceptions avec d'autres images, d'autres affects, d'autres idées est stimulée dans l'action même. Une zone du cerveau a était repérée comme étant le siège de convergence polymodales des informations sensorielles (qui fait lien entre sensations, émotions, idées, mots) : le gyrus angulaire contribuerait ainsi de manière extrêmement importante aux compétences essentiellement humaines, dont la métaphore et d’autres pensées abstraites (Ramachandran).

 

  1. Permettre d'expérimenter de nouveaux rôles

 

En tant que défenses adaptatives au moment du traumatisme, les enfants se protègent parfois sous couvert de certains rôles qui leur servent prioritairement. Ainsi, ils peuvent se montrer agressifs mais aussi victimes ou même protecteurs de manière démesurée et surtout avoir du mal à lâcher ces positions. Parmi les règles du jeu théâtral proposé, ils peuvent avoir l'opportunité d'incarner d'autres modes d'être qui leur sont proposés par l'histoire. Ainsi, ils le font « pour le projet artistique », ce qui les rend moins vulnérables que de l'expérimenter pour leur personne propre. Dans le groupe décrit, un des enfants qui est connu pour être « attaquant » est choisi pour jouer un grand frère protecteur, il se montrera très touché d'avoir été perçu ce cette manière par d'autres membres du groupe et pourra expérimenter cette façon d'être « réellement sur scène ». Ainsi, une enfant, ayant vécu de nombreuses ruptures avec ses figures d'attachement, sera choisie dans l'histoire d'une autre pour jouer le bébé entrain de naître. Alors qu'elle se montre dans son quotidien très agitée psychiquement et physiquement, elle sera dans cette scène d'une présence inoubliable dans un ralenti très touchant et certainement évocateur de l'importance pour elle de ressentir pleinement ce moment.

Au niveau neurobiologique, il faut noter qu’au moment de l’adolescence, les systèmes de récompense, médiatisés par la dopamine sont déstabilisés, ce qui permet la création de nouveaux attachements, comportements et rôles, cela rend les adolescents particulièrement vulnérables aux bonnes et mauvaises influences sociales. En effet, le développement du cerveau n’existe qu’en interaction avec les réseaux neuronaux d’autres personnes, ce sont des effets de bi-directionnalité entre le développement de la structure cérébrale et l’expérience avec l’environnement (Cozolino).

 

En conclusion.

 

Ces quelques histoires d’enfants, réelles et mises en scène racontent comment la possibilité d’utiliser l’espace du « fictif » et les cadres du rituel dramatique permet de se confronter de manière tolérable au monde et de développer des adaptations moins défensives que celles mises en place lors des événements traumatisants. La médiation par le théâtre playback permet un juste équilibre entre prise de risque modérée - permettant le changement avec l'accès à un niveau minimal de stress mobilisant les sens et permettant des changements physiologiques (cortisol, dopamine)- et sécurité nécessaire à l'expérimentation d'autres manières d'être - production d'hormones d'attachement comme l'ocytocine. Les comportements de passage à l'acte, réponses automatiques qui étaient des réponses ayant perdu leur adaptabilité, sont remplacés par une capacité des enfants à reprendre la direction de leurs histoires de vie et s'en sentir les acteurs.

 

 

 

Bibliographie

 

 

COZOLINO, L. (2012). The neuroscience of human relationships : attachment and the developing social brain. Norton & Company.

 

FAUCHE, C. (2004). L’évaluation et la modification des mécanismes de défenses : une activité théâtrale particulière comme outil supplémentaire dans la prise en charge des jeunes en rupture de liens familiaux. Mémoire de DESS, Université Paris VIII Vincenne-Saint Denis.

 

GOODYEAR-BROWN P. (2009). Play therapy with traumatized children; a prescriptive approach. John Wiley & Sons, Inc.

 

JENNINGS, S. (2011). Healthy attachments and neuro-dramatic–play. Jessica Kingsley Publishers, London.

 

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RAMACHANDRAN, V.S. (2011). The Tell-Tale Brain: A Neuroscientist's Quest for What Makes Us Human. Norton & Company.

 

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WEBER, A.M. & HAEN, C. (2005). Clinical applications of Drama Therapy in child and adolescent treatment. Brunner-Routledge.

 

Pour davantage d'informations sur le sujet (article en cours de rédaction), vous pouvez contacter Kathleen OLIVIER par mail à kathleenoliv@yahoo.com